L’aventure française à Auroville

Au début il y avait un grand plateau surplombant la Baie du Bengale, à sept kilomètres au nord de Pondichéry. Un plateau aride, dénudé par des siècles de violentes moussons de toute végétation, excepté quelques maigres palmiers élançant leurs longs troncs noirs vers un ciel bleu indigo sur fond de terre rouge latérite.

Et puis, en 1969, les Français sont arrivés. Quinze pour être précis, par la route, en vieilles Peugeot 403 et camionnettes Citroën ‘H’ délabrées, qu’il fallaitréparer tous les 50 kilomètres. Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, New Delhi, Pondichéry… Ah, mes amis quelle aventure !

Ils sont tous venus pour une Française : Mira Alfassa, que l’on appelait plus intimement la Mère (voir encadré). C’est elle qui eut l’idée de fonder une ville, dont l’ambition n’était pas moindre :

1. Auroville n’appartient à personne en particulier, Auroville appartient à toute l’humanité dans son ensemble…

2. Auroville sera le lieu de l’éducation perpétuelle, du progrès constant et d’une jeunesse qui ne vieillit point…

3. Auroville veut être le pont entre le passé et l’avenir, profitant de toutes les découvertes extérieures et intérieures, elle veut hardiment s’élancer vers les réalisations futures…

4. Auroville sera le lieu des recherches spirituelles et matérielles pour donner un corps vivant à une Unité Humaine concrète

Cette ville était inspirée des idéaux de Sri Aurobindo, né au Bengale, mais éduqué en Angleterre, à Cambridge, en particulier, d’où il sort premier en grec et en latin. De retour en Inde, il sera révolutionnaire (le premier à oser demander le départ des Anglais, par la force, si nécessaire), poète, philosophe, et yogi extraordinaire. Et de cœur, comme il le dira souvent, il restera toujours francophile.

D’autres étaient partis inspirés par ‘Satprem’ : marin breton, résistant interné à Dachau, rebelle à tous crins, sannyasin (moine hindou), compagnon intime de la Mère, dont il recueille les dernières conversations qui formeront l’Agenda de Mère.

Nos huberlulus ont ouvert des grands yeux quand ils sont enfin arrivés à Auroville: depuis le début, ils s’étaient imaginé une vraie “ville”, avec des cinémas, des buildings, des avenues…Mais ô surprise : les voitures empruntaient un mauvais chemin de terre, il n’y avait pas de maisons, pas de cinémas, pas même d’êtres humains et Auroville, était totalement dénudé de végétation.

La première chose qu’ont donc fait nos Français, c’est de planter des arbres. Et avec quelle foi ! Sans eau, sans électricité, torse nu, ils commencèrent à creuser des grands trous à la barre à mines dans cette terre qui était dure comme du fer. Puis il fallut amener, dans des chars à bœufs, du compost et de l’humus pour remplir les trous. Enfin, on planta des arbres, un million d’arbres en dix ans, pour être exact. Parmi ces premiers pionniers, on remarquait Patrick, un titi parisien, qui avait fait les routes d’Asie (voir encadré) et avait touché à tout avant de dresser sa tente à Auroville. « On a planté d’abord à tâtons; puis on a su quelles espèces se développaient le plus rapidement et étaient aptes à la terre ». Pendant des années, les pionniers arrosèrent les jeunes arbres er à la main, avec de l’eau toujours amenée par ces merveilleux bœufs à bosse. « On a aussi dû les protéger des chèvres et des vaches, en érigeant des barrières d’épineux autour des jeunes plantes », soupire Patrick. Vingt ans plus tard, les moussons aidant, Auroville était redevenu une forêt et la nappe phréatique était remontée. Les pionniers avaient réussi l’impossible.

Il y en avait d’autres, tel Gérard M., un Français arrivé avec la première caravane de 69, qui tous les matins, allaient creuser un énorme trou, un seul cette fois, de cinquante mètres de diamètre et dix de profondeur : le Matrimandir… Quesaco ? En Sanskrit, cela veut dire le “Temple de la Mère”. Conçu par l’architecte français Roger Anger, c’est une gigantesque sphère en plein milieu de la « ville », qui a été construite de la main même des Aurovilliens. Au milieu de cette boule, une chambre aux douze piliers, au centre duquel on a installé une grosse boule du cristal le plus pur, spécialement coulé par une célèbre firme allemande qui fabrique des objectifs pour Leica…Un héliostat au sommet du Matrimandir capte les rayons de soleil à tout moment de la journée et envoie un faisceau de lumière qui traverse le cristal et se répand tout en bas dans une étang de marbre. « C’est l’âme de la ville », explique Gérard. Mais attention, ce n’est ni une église, ni même un temple : « Pas de religion, pas de prières, pas d’images, a dit Mère », souligne Gérard. Les Aurovilliens viennent donc ici pour se recueillir ou se concentrer.

En ce temps là, s’installait à Auroville qui voulait : « on se promenait parmi la centaine d’hectares de terrains en friche, on aimait un coin particulier, et hop, on s’y installait sans formalité, sans papiers, sans permis de construire », sourit Gérard. Pas d’impôts, pas de police, pas de règles : Auroville est un grand laboratoire pour expérimenter une autre façon d’être. Tout de même, il a bien fallu s’organiser un peu : « on a commencé à former des groupes de travail, explique Fabienne M., la femme de Gérard, une Normande, qui est à Auroville depuis le milieu des années 80, car on ne pouvait pas éternellement faire dans l’anarchie la plus complète ». On a créé différents comités pour l’organisation d’Auroville tel le ‘Working Committee’, dont Fabienne fait partie. Mais attention, il n’y a pas, au sommet de la pyramide d’Auroville, un président, un gourou ou un chef : « nous on recommande, on gère au plus pressé, mais pour les grandes décisions, c’est toujours la communauté qui tranche, par consensus, car chaque Aurovillien est un membre à part entière de la ville ». On a quand même formulé quelques lois. La plus importante ? « Il n’y a pas de propriété privée à Auroville, souligne Fabienne, les terrains, les biens et les industries appartiennent a la Fondation d’Auroville, jamais aux individus ». Ce qui veut dire que vous jouissez de votre maison, tant que vous avez décidé de rester à Auroville. Et à votre mort alors ? « La maison est attribuée à quelqu’un d’autre, qui peut aussi être un des enfants de la personne si elle avait une famille”.
Justement, on fait aussi des gosses à Auroville. Au début les enfants àAuroville ont grandi comme les fleurs : au hasard du vent et du pollen.On les voyait à vélo, à cheval, en moto… Ils eurent une liberté totale que leurs parents n’avaient pas connue et qu’ils accordaient volontiersà leurs enfants. Il y eut la sexualité précoce, la ganga (marijuana indienne à gogo) et à 18 ans, des fautes de Français à chaque mot. Alors on commença à penser construire des écoles. Des écoles ? « C’est le vieux monde ça », dirent certains. On les appela donc ‘la Dernièreécole’, où ‘la Future école’. On tâtonna d’abord, comme d’habitude : du super académique et conventionnel, qui préparait au bac ou à la‘matriculation’ anglaise, jusqu’à la liberté totale de choisir ses sujets, ou de faire l’école buissonnière. Les deux méthodes ne donnèrentpas satisfaction. “Entre la fausse liberté et la fausse contrainte, il fallait trouver le chemin d’une exigence pédagogique qui ouvre la voie à un vrai développement de soi”, explique Jean-Yves Lung,professeur à ‘Last School’, où il enseigne le français, l’histoire et le sanscrit à des jeunes Français mais aussi à des adolescents tamouls. Les ambitions ne sont pas moindres : «Nous donnons progressivement à nos élèves une grande liberté d’auto-détermination mais soutenue par une exigence de progrès. Nous tâchons également d’offrir une éducation intégrale, qui développe toutes le facettes de leurs personnalités ». Les résultats ne se firent pas attendre.

Justement, sa fille, Aurevan,née à Auroville, fait partie de ces bons résultats. Elle court, elle danse, elle enseigne aux plus jeunes enfants, elle s’assume à 18 ans avec son petit ami tamoul. « On a tellement de liberté à Auroville, confie-t-elle, que sans un minimum de discipline, on part à la dérive ». Elle sourit et garde un moment le silence : « mais si on sait se gérer, Auroville devient pour un jeune une merveilleuse opportunité de se découvrir et de s’exprimer, comme nulle part ailleurs ».

Un moment également, on ne put plus dépendre de l’aumône, celle des parents, et même celle des gouvernements. Alors on démarra des industries. En 1974, Paul Pinthon, alchimiste à ses heures et préparateur en pharmacie à Toulouse, entend parler d’Auroville. Trente cinq ans plus tard, il est à la tête de Maroma, une des plus grosses entreprises d’Auroville, une usine d’encens de bougies et de parfums, qu’il gère avec sa compagne Laura, une Américaine. Maroma donne environ 600.000 roupies par mois (presque 10.000 Euros) à Auroville et aide les villages environnants. Quand on demande à Paul en quoi faire des affaires à Auroville est-il différent, il répond : « Auroville est un laboratoire qui s’essaye –entre autre – à une nouvelle économie. Ici, on fait des affaires sans être propriétaire, voilà toute la différence – et elle n’est pas mince ». C’est vrai que ce n’est pas du tout la même conception : « l’argent ne vous appartient pas, mais on se sent en même temps responsable envers la communauté d’Auroville et ses fondateurs, Mère et Sri Aurobindo ».

Et la ville elle-même, la cité, pourriez-vous demander ? Au début l’anarchie était aussi dans l’architecture : chacun construisait où et comment il voulait. Sans doute jamais n’a-t-on tant innové et expérimenté avec les matériaux du cru les plus simples : la feuille de palmier ou de cocotier, le chaume local, la terre rouge séchée, les sols en bouse vache, les maisons cuites, le ferrociment.. Mais cela partait à droite et à gauche et il n’y avait pas d’unité architecturale. Alors on a tenté de commencer a matérialiser la vision de la Mère: une Galaxie avec 4 zones -résidentielle, internationale, industrielle et culturelle – dessinées par Roger Anger, et le Matrimandir son centre spirituel, afin qu’une densité urbaine soit plus ‘vécue’ collectivement. Parmi ceux-là qui désirent une vraie ‘ville’ de tout leur cœur, Louis Cohen, Niçois, entrepreneur de son métier, arrivé ‘par hasard’ à Auroville en 1970. Pour lui, le processus communautaire d’Auroville est primordial : « il faut absolument que nous apprenions à cohabiter ensemble et à vivre plus éco- concentrés », explique-t-il. Louis a donc conçu avec une équipe un projet urbain qu’il a appelé Citadyn. C’est une trentaine d’appartements qui sont donnés gratuitement à tous ceux qui se sont dédiés a Auroville et qui n’ont pas de gros moyens financiers. Louis a levé les fonds lui-même : « cela n’a pas toujours été facile, mais les gens s’enthousiasment pour ce genre de projet », sourit-il. La première tranche est presque finie et il espère commencer la deuxième de 150 appartements l’année prochaine.

Tous nos Français d’Auroville, et qui ont donné leur vie à ce rêve, ont aujourd’hui dépassé la cinquantaine, voire la soixantaine. A cet âge, on n’a plus la même énergie, le même enthousiasme. Et le doute vient quelquefois : il n’y a aujourd’hui que quelques milliers d’habitants à Auroville, au lieu des 50.000 prévus; hormis le million d’arbres plantés, Auroville n’a pas grand chose d’extérieur à montrer; les Aurovilliens n’ont même pas encore vraiment réussi à vraiment combler le fossé social et économique qui existe entre eux et les villages environnants, même si le niveau de vie des villageois, la plupart employés par Auroville, a considérablement augmenté…

Pourtant, comme le souligne Louis : « Auroville possède UNE vertu, la seule, c’est d’exister. Car il faut que nous ayons sur cette terre, un endroit, où une poignée d’hommes et de femmes s’essayent à vivre autrement ». Serait-ce donc dans cette seule tentative, que réside toute la grandeur d’Auroville ?

François Gautier (Réd en chef La Nouvelle Revue de l’Inde/ Editions L’Harmattan)

Renseignements pratiques

Sites Internet : http://www.auroville.org/index.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Auroville

http://www.pondichery.com/french/auroville/

Guest houses à Auroville : Center Guest House, près du Matrimandir, environ 30 Euros la nuit, contacter Tineke au 91 413 2622155, ou tineke@auroville.org.in. Kottakarai Guest-House, 60 Euros et plus, contacter Afsanah : afsanah_gh@auroville.org.in.

Pour contacter le service presse d’Auroville : outreachmedia@auroville.org.in.
Pondichéry, à 8 kilomètres au sud d’Auroville : un petit coin de la France en Inde. Le meilleur hôtel : Hôtel de l’Orient, 17, Rue Romain Rolland, tel: 0413-2343067. A 15 kilomètres de Pondichéry, Dune, tenu par un couple de Français, Dimitri et Emilie Klein, au bord de la plage, des bungalows à la manière ancienne et une ambiance conviviale : http://www.thedunehotel.com/index.php?page=contact-us&hl=fr_FR

A lire :

Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience, par Satprem. Buchet & Chastel

L’Agenda de Mère. Institut de Recherches Evolutives. Paris. 12 volumes

LA MERE – Une biographie Du Paris des impressionnistes à Auroville,
de Georges Van Vrekhem, Les Belles Lettres, 2007
Made in Auroville, Monique Patenaude, éditions Triptyque, Montréal, 2004.

La caravane Intérieure. François Gautier. Les Belles Lettres, 2005 paris

Les Français en Inde. France Loisirs 2008, du même auteur.

DEUX AUROVILLIENS FRANCAIS AUX ANTIPODES :

a)Jean-Yves Lung

Jean-Yves LUNG est né à Paris en 1952. Diplômé de Sciences Politique (DEA),
Conseil en création d’entreprise en France pendant 7 ans. Rejoint Auroville en Septembre 1993 avec sa femme et leur fille de 3 ans. Depuis, travaille comme enseignant-chercheur dans le domaine éducatif. Enseigne le français, l’histoire et le sanscrit au sein d’une pédagogie dite du “Libre progrès”, dans laquelle les élèves (ado) participent à l’élaboration de leur programme. Continuité avec l’activité antérieure: l’éducation met en relation découverte de soi et capacité à entreprendre. Il s’agit avant tout d’apprendre aux élèves “à se vouloir et à se choisir” (La Mère).

b)Patrick Dubos (par lui-même)

Jean, Patrick, Georges, Louis Dubos-Rosière arrive à Auroville à pied flairant, tel le porc, la bonne truffe. Profession : hoops!!!!! Absolument aucune. Pour reste, aussi proche de la vérité que possible (mais cela sera sans aucun doute compensé largement par
les autres zozos mentionnés dans cet article). Tu peux tout de même ajouter mes 19 mois comme 2ème sapeur mineur au 5ème Génie. Là, je pense n’avoir pas d’alter ego, seul dans les tranchées. Les parents : depuis près de 50 ans, il n’y en a plus qu’une – et ca me suffit amplement, car comme le dit si bien Kabîr (mystique indien qui chercha l’union de l’islam et de l’hindouisme), la famille est un frein dont il faut au plus tôt se débarrasser si l’on veut découvrir ce que l’on recherche, tel le but a Auroville. Quand à sourire (pour les photos), je ne fais que cela depuis des lustres, cela ne sera donc pas trop difficile. Par contre pour mes ex concitoyens (les Français), je me pose la question : peuvent- ils encore sourire?

La Mère

Quelle destinée exceptionnelle que celle de Mira Alfassa, née à Paris en 1878 ! Celle qui devint plus tard la Mère de Pondichéry est aujourd’hui révérée par des milliers de gens de par le monde, mais très peu connue en France. Peintre accomplie, elle vécut parmi les Impressionnistes et fréquenta Henri Matisse et Auguste Rodin. Elle devint l’amie d’Alexandra David-Néel, d’Anatole France, d’Ambroise Thomas et de Henryk Sienkiewics. Musicienne de très bon niveau, elle rencontrera également César Franck et Camille Saint-Saëns. Très jeune, elle a d’intenses expériences spirituelleset se lance dans l’occultisme sous la tutelle du grand maître Théon. Et puis en 1914, elle rencontre le philosophe, poète et yogi indien Sri Aurobindo à Pondichéry, dans le sud de l’Inde. C’est le grand tournant de sa vie. Elledeviendra sa collaboratrice spirituelle, et fondera l’ashram de Sri Aurobindo, puis plus tard la cité internationale d’Auroville. L’histoire de sa vie illustre non seulement les lumières du XXe siècle, mais elle représente également l’aspiration et la volonté de réalisation de l’évolutionfuture de l’humanité. Elle disparaîtra en 1973, mais son œuvre lui survit.

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