Lettre des Indes à François Hollande

Lettre des Indes à François Hollande

Cher Monsieur le Président,

Le 14 février, vous allez atterrir dans un pays difficile, complexe, déroutant quelquefois, qui a rebuté plus d’un investisseur français. Car vous devez savoir, M. le Président, que la France n’est que le 9ème fournisseur de l’Inde.

On dit cependant qu’il existe une connivence secrète entre l’Inde et la France. Nous aimons le curry, Satyajit Ray, le Ramanaya de Peter Brooks et les Français se rendent de plus en plus nombreux ici. Vous savez également qu’il n’y a pas si longtemps l’Inde faisait référence chez nous: Diderot, Voltaire, Malraux et d’autres encore, reconnaissaient que sa civilisation, sa culture, sa spiritualité, sa philosophie, ses sciences, avaient énormément influencé cette planète: ne dit-on pas que le Sanskrit serait la mère de toutes les langues? Que les vrais Aryens seraient originaires des Indes ? Le zéro, les échecs, le concept de l’Immanent ne nous vinrent-ils pas de là-bas ?

Et pourtant aujourd’hui, quelles sont les images les plus immédiates qui viennent à l’esprit du Français moyen lorsqu’on lui parle de l’Inde ? La misère, la corruption, Calcutta, les mouroirs de Mère Theresa… Ou alors l’imagerie simpliste d’Hergé et de Kipling, ces deux merveilleux menteurs, qui ont perpétué le mythe des bons maharajas et des méchants fakirs. Aujourd’hui, des livres comme « la Cité de la Joie », ou des films comme « Slumdog Millionnaire », s’attardent lourdement sur un seul aspect de la vie indienne – en l’occurrence les bidonvilles de Calcutta  ou de Bombay – et tendent  à nous faire croire, même si c’est involontaire, que cet aspect partiel constitue le tout. Pourtant de nombreux experts s’accordent à dire que l’Inde devrait égaler la Chine d’ici 2020 – et peut-être même la dépasser, car l’Inde est une démocratie, libérale, pro-occidentale, une île de liberté dans une Asie en proie au fondamentalisme islamique et la tentative d’hégémonie chinoise.

Il y a donc non seulement un oubli de l’Inde chez nous, mais aussi une perversion de son image, qui est principalement due à l’Indianisme français, incarné par les chercheurs d’Asie du sud du CNRS, ainsi que par ses affiliés telsle CERI ou l’EHESS, qui s’attardent lourdement depuis des décennies sur les castes, les fondamentalismes, la pauvreté et les clivages sociaux en Inde. Et si encore nos Indianistes, assis aux frais de l’Etat (et du contribuable) sur dans leurs beaux bureaux du boulevard Raspail, toléraient la diversité de point de vue. Mais non, il y a  terrorisme intellectuel : à la moindre déviation par d’autres confrères du “politiquement correct” sur l’Inde, on réplique avec force demandes de Droits de Réponse, ou lettres outrées au rédacteur en chef.

Pardonnez-moi ma présomption, Monsieur le Président, mais j’ai couvert 5 visites présidentielles (celle Mitterrand, 2 de Chirac et 2 de Sarkozy) et elles se ressemblent toutes : on prétend soutenir la candidature de l’Inde au conseil de sécurité de l’ONU sachant pertinemment que la Chine s’y opposera ; on loue les relations commerciales franco-indiennes, qui ne reposent que sur quelques Airbus, la vente potentielle (mais pas encore signée) des Rafales et l’espoir de fourguer à l’Inde quelques centrales nucléaires, alors que ce sont les Russes qui se sont saisis du marché. Mais il faudrait une véritable refonte de la politique commerciale française qui repose sur des faux principes, comme je l’explique dans mon livre. Sinon, pourquoi donc Renault et Peugeot ont-ils échoué par trois fois, alors que Ford, Toyota ou même Fiat se sont bien implantés en Inde depuis deux décennies ?

Il me semble également que nous devrions nous démarquer des Américains en politique étrangère : car, comme eux, nous succombons au chantage nucléaire que le Pakistan fait à l’Occident: « si il y a une guerre avec l’Inde au sujet du Cachemire, elle risque d’être nucléaire », menace Islamabad, même si les experts font valoir que si le Pakistan peut cibler quelques villes du nord de l’Inde, telle Delhi, il disparaîtrait littéralement de la carte du monde sous la riposte des ogives nucléaires indiens ».

Il me semble donc, Monsieur le Président, que :

1)    L’Inde est l’alternative économique naturelle à la Chine. Il est vrai qu’il est aujourd’hui plus difficile de faire des affaires en Inde qu’en Chine, mais c’est parce que l’Inde est une démocratie et qu’il n’y pas une volonté au sommet qui impose une politique uniforme et que les règles et lois varient d’un état à l’autre, La corruption l’étatisme et la bureaucratie ont toujours une emprise ici, mais il y a une véritable aspiration du peuple indien à s’en débarrasser, et d’ici quelques années on pourra faire des affaires aussi vite en Inde qu’en Chine, avec cet avantage près que les investissements en Inde seront beaucoup plus sûrs qu’en Chine.

2)    Une  réussite de l’investissement français en Inde passe par une reconnaissance de l’importance politique de l’Inde. Nous ne pouvons pas reconnaître à la Chine le droit de suzeraineté sur le Tibet et même Taiwan – et ne pas accorder à l’Inde le même droit implicite sur le Cachemire, tout au moins sur le Cachemire aux mains de l’Inde, qui a fait partie intégrante, physique, spirituelle et culturelle de l’Inde depuis le Shivaïsme kashmiri qui a au moins trois mille ans.

Pour toutes ces raisons, il me semble important que la France réussisse son pari d’investir en Inde. Et je suis prêt à mettre toute ma connaissance de l’Inde à votre service

Au plaisir de vous rencontrer bientôt Monsieur le Président,

François Gautier

* Auteur de « Quand l’Inde s’éveille la France est endormie » (Editions du Rocher)

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