UNE INTERVIEW AVEC LE DALAÏ-LAMA

Q. Votre Sainteté, Avez-vous jamais entendu parler de la « Vache Folle » ?
R. Oui, bien sûr… Quelle horreur cette histoire : faire manger des aliments à base animale à des bêtes que la Nature a faites végétariennes ! Vous savez, nous sommes nés de la Nature, nous faisons partie de la Nature et la Nature nous fournit tout ce dont nous avons besoin. Mais comment la remercions-nous ? Non seulement nous l’exploitons au maximum de ses possibilités, sans lui donner rien en retour, mais nous essayons de modifier l’ordre naturel des choses. Ce faisant, nous nous exposons à de graves conséquences, que ce soit au niveau végétal, animal ou même humain. Ne touchez pas à la Nature !

Q . Vous êtes donc contre le clonage ?
R. Oui, absolument… Ce que la Nature a créé est parfait et vous n’avez pas le droit d’y toucher.

Q. 40% des Allemands auraient arrêté de manger de la viande rouge. Qu’en pensez-vous ?
R. Nous ne pouvons aller vers un monde meilleur que si nous arrêtons de tuer les animaux. D’un point de vue écologique, les abattoirs, ou les énormes élevages industriels de poulets sont nuisibles à l’environnement ; d’un point de vue bouddhiste, chaque vie est précieuse, y compris celles de animaux : j’ai vu par exemple dernièrement un élevage de truites et il y avait des millions de minuscules alevins pressés les uns contre les autres dans un seul bassin… C’est si cruel, car eux aussi ont une vie, tout comme nous. Il faut avoir de la compassion pour toute existence. Enfin, d’un point de vue hygiénique, il vaut mieux éviter de manger de la viande.

Q. Pas de violence contre les animaux, cela veut-il dire également pas de violence contre les humains ?
R. Sans aucun doute…

Q. Mais vous venez de clore la conférence internationale de la Bhagavad Gita (« Bible « de l’hindouisme, voir reportage). Savez-vous que la Gita affirme que la violence peut être justifiée lorsque vous devez défendre vos femmes, vos enfants, vos frontières, votre culture ?
R. Oui, mais nous différons de l’hindouisme. D’un point de vue bouddhiste, c’est la motivation de votre violence qui compte. Vous connaissez l’histoire de la réincarnation précédente du Bouddha : il se trouvait sur un bateau avec cinq cents autres personnes. L’une d’entre elles était un meurtrier qui avait l’intention de tuer les 499 autres passagers afin de s’approprier leur argent. Il essaya de convaincre le malfaiteur de renoncer à ses desseins – mais sans succès. « Que faire, se demanda alors l’avatar du Bouddha ? Si je le tue, je sauve les 499 passagers, mais je m’expose à un karma d’assassin dont je devrai payer les conséquences dans d’autres vies ; si je ne le tue pas, il va prendre la vie des mes frères et sœurs sur ce bateau ». Finalement (continue de raconter le Dalaï-lama), il sacrifia son karma et tua le meurtrier, car il estima que non seulement il sauvait la vie de 499 personnes, mais il préservait aussi le criminel du karma de tuer tant d’innocents ! Et son action étant vertueuse (conclue le DL), non seulement elle effaçait les conséquences de sa violence, mais elle lui apportait aussi un bon karma… Mais lorsque la motivation est mauvaise, la violence est toujours condamnable et déclenche un mauvais karma. Cette violence n’est pas nécessairement physique : insulter quelqu’un c’est une violence ; mentir pour obtenir quelque chose, est une autre sorte de violence morale…

Q. D’après votre raisonnement la bombe atomique serait justifiée, car le motif – qui n’est pas d’attaquer les autres, mais de les dissuader d’attaquer – semble partir d’une bonne intention… C’est en tous les cas la défense qu’en font les Indiens…
R. Alors là, c’est bien plus compliqué (silence). Les conséquences d’une guerre atomique sont si terribles, qu’il est difficile de justifier la bombe, même si elle est utilisée avec une bonne motivation. Je préférerais un monde où les engins nucléaires soient totalement interdits. (long silence)… Maintenant, je comprends les préoccupations des Indiens : vous avez les cinq Grands, qui exigent de l’Inde qu’elle n’ait pas d’armes nucléaires, mais qui se préservent le droit d’en avoir… (pause)… C’est injuste et dangereux… Les Indiens doivent faire face à deux menaces atomiques venant de l’Ouest et de l’Est (Pakistan et Chine)… Alors, je ne sais pas quoi dire…

Q. Est-ce que l’avortement est aussi violence ?
R. Tout à fait, et il vaut mieux l’éviter. Par contre, je suis pour les méthodes de contrôle de naissance : la pilule, ou le préservatif (le Dalaï-lama couvre son index d’un pan de sa robe rouge et éclate de rire) !

Q. Votre Sainteté, que pensez-vous de l’homosexualité ?
R. Cela fait partie de ce que nous les bouddhistes appelons « une mauvaise conduite sexuelle » (pause)… Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l’élément masculin et l’élément féminin – et tout ce qui en dévie n’est pas acceptable d’un point de vue bouddhiste. (Il énumère des doigts) : entre un homme et un homme, une femme et une autre femme, dans la bouche, l’anus, ou même en utilisant la main (le DL mime le geste de masturbation)…

Q. Vous partagez donc ce point de vue avec la chrétienté ?
R. Nous partageons beaucoup plus que cela : la même philosophie d’amour du prochain, l’aspiration à élever l’être humain au-dessus de ses vices, la compassion et le pardon… Toutes le grandes religions ont le même but… Maintenant, il est vrai que le bouddhisme diffère quelque peu de la chrétienté : nous croyons en un nombre infini de vies – et vous pensez qu’il y en a une seule ; vous estimez qu’il y a un Créateur – et nous non ; vous croyez au libre arbitre – et nous ne jurons que par le karma…

Q. Pouvez-vous expliquer en quelques mots au Français moyen ce qu’est le karma ?
R. Toute action commise porte ses conséquences…aujourd’hui et demain, dans cette vie ou dans une autre. C’est la seule manière de comprendre ce monde de douleurs où tant d’innocents semblent souffrir injustement. Ce concept est valable pour un individu aussi bien que pour un groupe ou une nation. Nous les Tibétains souffrons par exemple aujourd’hui d’un karma « noir » que nous avons commis dans d’autres vies : féodalisme, fermeture au monde, etc. ; une fois que nous aurons expié ce karma, nous serons libres. De la même manière, le karma noir que les Chinois ont commis contre nous en tuant près d’un million de Tibétains, devra être expié par eux tôt ou tard, dans cette vie, ou dans une autre, individuellement et collectivement, en Chine ou ailleurs.

Q. On dit qu’un million de Français s’intéressent au bouddhisme tibétain…
R. Je suis contre la « mode » bouddhisme. De plus, je crois que les Français, qui sont de culture et d’atavisme chrétiens devraient rester chrétiens. Il vaut mieux vous en tenir à vos valeurs traditionnelles. (Silence)… Ce n’est que si après avoir mûrement et longuement réfléchi, vous estimez que le bouddhisme peut vous apporter un plus par rapport à la chrétienté que vous pouvez devenir bouddhiste.

Q. Vous êtes pour les conversions, alors ?
R. Pas du tout ! Vous les chrétiens pratiquez un usage complètement démodé et dépassé : celui du prosélytisme. En Mongolie, par exemple, les missionnaires chrétiens ont converti des milliers des nôtres, qui autrefois pratiquaient le bouddhisme tibétain; de la même manière, les Chinois encouragent vos prêtres à convertir les miens au Tibet ; en Inde de l’Est, les missionnaires américains utilisent des arguments économiques pour convertir les pauvres tribus des montagnes, les coupant ainsi de leurs racines, de leur culture et de leur mode de vie ancestral. Ce n’est pas juste : le monde devient de plus en plus ouvert, les frontières sont abolies par les progrès techniques et que faites vous ? Vous pratiquez la conversion qui est une sorte de guerre contre les peuples et les cultures qui ne ressemblent pas aux vôtres. Ce n’est pas cela le message du Christ !

Q. Quel est le saint que vous admirez le plus ?
R. Saint François d’Assise : certaines de ses prières sont très similaires au Shanti Deva, notre livre de prières à nous ; Mère Teresa , dont la vie fut un exemple parfait de dévouement total aux plus démunis. En fait, j’exhorte souvent nos moines et nos nonnes à s’inspirer des exemples de Saint François d’Assise et de Mère Teresa, car la prière et la méditation ne sont pas suffisantes.

Q.Justement le bouddhisme n’est-il pas une religion trop passive ? C’est peut-être la raison pour laquelle le bouddhisme a entièrement disparu de l’Inde, bien qu’il y soit né, alors que l’hindouisme a survécu…
R. Le bouddhisme a été éliminé d’Inde parce qu’il était cantonné aux monastères et que c’était une proie facile ; alors que l’hindouisme, étant plus une religion de famille, avait pris racine dans la vie rurale et n’a pu être complètement supprimé par les envahisseurs. C’est tout. Il est vrai cependant qu’il nous faut sortir des rituels et de la dialectique pour agir. (pause)… Une des causes de ce que vous appelez notre passivité, réside dans le fait que nous croyons en un nombre infini de vies, alors que vous ne croyez qu’en une seule. Pour vous, chaque moment est important, alors que nous avons l’impression d’avoir l’éternité devant nous. (Pause). Mais il est injuste de nous appeler « passifs », nous avons simplement une autre perspective que la vôtre : nous estimons ainsi qu’il faut des vies et des vies pour atteindre le nirvana – et que la méthode en est le dharma (devoir spirituel) ; vous croyez que vous n’avez que très peu de temps pour atteindre au bonheur et que le moteur en est l’argent !

Q. Quelle est votre vision du 21ème siècle ?
R. Plus harmonieux, moins de violence…

Q. Et spirituellement ?
R. Pas de grands changements : les chrétiens resteront chrétiens, les bouddhistes, bouddhistes, les hindous, hindous… Mais surtout, n’essayons pas de nous convertir les uns et les autres !

Q. Une dernière question, Votre Sainteté : quelles nouvelles du dix-septième Karma-pa ?
R. Le Gouvernement indien ne lui a toujours pas permis de rejoindre le monastère de Rumtek (siège traditionnel des karmapas, dans l’état himalayen du Sikkim, revendiqué par les Chinois – aussi les Indiens ne laissent pas le Karma-pa aller au Sikkim, de peur d’offenser Beijing:voir encadré)… Now, several months have passed since he came. He still lives in a rented house. That’s really unfortunate. I think that as far as the Tibetan refugee community is concerned, since his previous incarnation’s seat is Rumtek in Sikkim, it is logical that the 16th Karmapa’s reincarnation, now that he is already in India, should be allowed to go and settle there. This is the answer to the first part of your question.Pourtant, c’est bien la vraie réincarnation du dernier Karma-pa. C’est un jeune moine sincère, plein de bonne volonté et nous sommes en train de l’éduquer avec le plus grand soin. Le gouvernement indien devrait lui faire confiance, sinon, il risque de grandir avec un certain ressentiment contre eux

Q. Va-t-il vous succéder ?
R.( Le Dalaï-lama part d’un grand rire tonitruant et appuie sur le bouton « arrêt » de l’enregistreur, en disant) : STOP !

Propos recueillis à Trivandrum (Kerala) par François Gautier

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