Une interview exclusive de Bellur Krishnamachar Sundararaja Iyengar

Pune, Shivaji Nagar, le 11 juin 2013

Une interview exclusive de Bellur Krishnamachar Sundararaja Iyengar

Par François Gautier

J’ai appelé plusieurs fois Pandurag Rao,  le secrétaire particulier de B.K Iyengar, le ‘pape’ du yoga, qui a maintenant pris une retraite bien méritée dans son ashram de Pune (Inde centrale) : « Non ; non,  Guruji (nom respectueux que les Indiens donnent à leurs gourous), ne donne plus d’interviews –  il a déjà tout dit – lisez ses livres »…

Je tente pourtant ma chance vers 17 heures, un lundi pluvieux de mousson indienne. L’ashram de BK S Iyengar, le Ramamani Iyengar Memorial Yoga Institute (R.I.M.Y.I., n’est pas vraiment un ashram, mais une grande maison, avec une cour et un bâtiment adjoint. De plus, en cette fin d’après-midi, la circulation à Pune est terrible – on vend de plus en plus de voitures en Inde, mais sans améliorer les infrastructures…

L’entrée est libre : il faut juste écrire son nom et son adresse dans un registre. Surprise : on s’attend à voir de jeunes hommes sveltes et de belles jeunes filles en collants, mais on aperçoit plutôt des femmes indiennes, la quarantaine bien pesée, quelques occidentaux à la barbe grisonnante, peu d’hommes indiens. Des enfants courent ici et là. Cela fait très familial…

La dame de la réception n’est pas très encourageante : « Pandurang Rao est sorti et Guruji est en haut ». Enseigne-t-il encore, je lui demande ? « Non, il s’assied dans un coin et regarde »…

Mais l’Inde est le pays des miracles. Pandurang Rao apparait tout d’un coup. Je lui dis que je veux poser quelques questions à Guruji et lui remettre mon dernier livre. « Attendez me dit-il ». Il revient quelque minutes plus tard : « venez ».

Je le suis. BK Yengar est assis sur le pas de sa porte. Il n’a pas vraiment changé depuis la dernière fois que je l’ai vu, cinq ans auparavant : ses sourcils sont encore plus épais peut-être, si c’est possible, plus blancs. Mais surprise : il a l’air en pleine forme ; il se tient droit à 95 ans, parle clairement, a apparemment toute sa tête, et est plein d’humour :

Q. Quelle est la recette de votre bonne santé ?

R. Trois heures de yoga tous les matins ! Cela me garde bien la tête sur les épaules, me remet les idées en place et m’empêche de gamberger sur mon âge !

Q. Parlons donc de votre héritage…

R. Ce qui m’importe c’est que les gens pratiquent le yoga et qu’ils en bénéficient.

Q. Pourtant n’y a-t-il pas  aujourd’hui toutes sortes de yogas, qui ne sont pas toujours très conventionnels ?

R. Oui je le sais. Ce qui m’irrite le plus, c’est que tous ces ‘nouveaux’ yogas tendent à se dissocier de l’Inde. Pourtant le yoga est une très ancienne tradition indienne et ne peut en être séparé. C’est une voie qui se pratique ici depuis la nuit des temps…. (silence)… Mais vous serez surpris de savoir que certains de ces soit- disant maitres viennent me voir ici pour me demander conseil !

 

Q. Vous voulez dire que le yoga est devenu commercial ?

R. Oui, tout ce qui est commercial pervertit la beauté du yoga ; tous ces gens là veulent simplement faire de l’argent. Mais le vrai yoga, qui vient du mot Yug, lier, unir, amène l’élève à progressivement se détacher du corps le plus matériel pour d’abord trouver le corps périphérique, puis le corps subtil et arriver ainsi jusqu’à l’âme. Pour cela nous utilisons les asanas (postures yogiques), la méditation et le pranayama qui aident à contrôler l’agitation corporelle et à concentrer les énergies dispersées par le stress.

 

Q. Je ne voyage plus. J’ai 95 ans et j’ai beaucoup donné, beaucoup voyagé, j’ai fait mon travail. Pourquoi irais-je ? Que les gens viennent à moi maintenant !

R. Peut-être devriez-vous aller tirer les oreilles à tous ces ‘nouveaux’ professeurs!

Q. Qui va vous succéder lorsque vous allez disparaître ? (En apparence, ce sont maintenant sa fille, Geeta et son fils, Prashant qui poursuivent son œuvre)

R.  J’ai enseigné à des millions d’étudiants, mais tous sont égaux à mes yeux.  J’ai renoncé  je suis détaché de tous les étudiants – même les plus brillants. Je ne peux pas malheureusement dire qu’un seul d’entre eux ait réussi à atteindre mon niveau. La réalité c’est que sur un million d’êtres humains, un seul atteint la réalisation. C’est principalement le mental qui est l’obstacle. Une vie ne suffit pas pour atteindre cette réalisation. Personnellement il me semble avoir bénéficié de la pratique et de l’effort de plusieurs vies pour atteindre dans celle-ci le niveau où je suis. Il y a quatre niveaux d’effort : faible ; moyen, sincère et intense. Seulement ceux qui ont cette aspiration d’intensité arrivent au but. J’avais moi-même un mental très agité, mais je l’ai conquis à force d’efforts. Aujourd’hui je n’ai plus de mental, mon intellect est silencieux, c’est-à-dire qu’il est subordonné à mon âme.. (silence) … Je ‘ai pas désigné d’héritier et j’en suis fier… (silence)… Je sais que mon enseignement va être corrompu d’une certaine manière après ma mort, mais je l’accepte, car il faut toujours laisser une marge de détérioration dans la vie.

Q. Quel a été votre meilleur élève alors ?

R. Yehudi Menuhin, sans aucun doute. C’était un rishi, un yogi, un Indien dans son âme ; un homme d’un talent et d’une richesse spirituelle exceptionnelles, un grand philosophe. C’es lui qui m’a aidé à faire rayonner le yoga en Occident

Q. L’immortalité du corps, telle que l’a prêché Sri Aurobindo (*), vous y croyez ?

R. Pourquoi pas ! Mais en dernier lieu, quand l’être humain aura vraiment évolué grâce au yoga et au pranayama. Il y eu des grands sages en Inde : Shankacharya, Ramakrishna, Sri Aurobindo, mais ils sont morts eux aussi.  Dieu décide. Je n’ai également pas atteint l’immortalité malgré tout le yoga et le pranayama que j’ai pratiqués depuis près de 80 ans. Alors… (silence)… Il y a toutes sortes de gourous aujourd’hui, mais tous ne sont pas de qualité égale… nous sommes aujourd’hui dans le Kali Yuga (l’Age de Fer). Et un des signes les plus sûrs du Kali Yuga, c’est qu’il n’y a plus de grands maîtres. Les gens aujourd’hui ont cependant soif de connaissance, ils sont perdus dans la société, leurs corps sont stressés par la vie moderne et le yoga peut leur apporter beaucoup.

 

Q. Sinon l’immortalité, qu’est ce que la pratique intensive du yoga peut donc apporter alors ?
R. l’humilité, une qualité extrêmement importante dans le yoga – à condition que ce soit basé sur les trois ingrédients indispensables à une vraie pratique du yoga : le Corps, l’Intellect et le Moi – unis dans un même effort. Ces jours-ci, d’ailleurs, j’essaye, plus que toute chose, de toucher le coeur de mes disciples et de leur apprendre l’humilité…

 

Q. Pourquoi n’enseigne-t-on pas le yoga dans les écoles indiennes ?

R. Les hommes politiques en Inde sont corrompus, et c’est pour cela que l’on pas encore inclus le yoga et le pranayama dans les écoles et universités indiennes, comme cela devrait se faire. Vous savez, il y a deux mille ans tout le monde faisait du yoga en Inde ; puis il y eu les invasions musulmanes qui ont eu deux effets : d’abord les maîtres ont dû fuir dans les villages les plus reculés de l’Inde emportant avec eux les livres sacrés pour qu’il ne soient pas brûlés ; ensuite ces invasions qui ont été extrêmement sanguinaires et destructives, ont apporté la pauvreté en Inde – et quand vous êtes pauvres, vous n’avez plus le temps de pratiquer le yoga… En fait le yoga s’est endormi en Inde… Jusqu’à il y a cinquante ans. Mais cette connaissance avait été préservée par quelques maîtres, Mon propre maître a été l’apprendre au Népal de son gourou. (long silence)…
Mais la nouvelle génération indienne, telle ma petite fille, Abhijata, (qui elle aussi enseigne le yoga chez Iyengar) a les idées claires… (silence…) J’ai confiance. La prochaine génération va travailler pour l’amélioration de l’Inde, avec une très grande moralité, en utilisant le yoga et le pranayama…. Deux générations après, le travail sera fait. Déjà il y a un changement : le Ministère de la Santé du Maharastra (état où se trouve Pune) vient de publier mes yogas sutras N’est ce pas un signe précurseur?

 

Q. Et les Français alors ?
R. Ah, justement, on vient également de republier en France la traduction de mes yogas sutras de patanjali (*). (Il sourit) : J’aime la France. C’est un pays qui a plus de culture que les autres. Les Français sont d’excellents étudiants, meilleurs que les Américains ou les Anglais et il y a des tas de centres en France qui enseignent ma technique… Cela bouge, mais cela va prendre du temps…

Q. Etes vous un gourou ?
R. Non, seulement un sadhak (un aspirant à la vie spirituelle) qui a atteint un certain niveau. Le Dharma et le Patanjali (écritures sacrées du yoga) sont mes gourous.

Une jeune fille de 15 ans apparaît derrière lui ; des hommes et des femmes, certaines enceintes, passent ; deux jeunes garçons de Chiennai qui viennent apprendre le yoga auprès du maitre, viennent lui toucher les pieds. Tout cela est sans contraintes, sans prétention, ultra familial – et très indien.

Q. Vous pensez à la mort quelque fois ?

R. (il lève les yeux au ciel). Je m’en remets à Dieu, c’est lui qui décidera. Je n’ai pas peur de la mort. Quand elle viendra, elle viendra

Q. Alors, allez vous vivre encore longtemps ?
R. Je ne sais pas… (silence)…. Je vis dans le moment présent (autre silence)… Mais quelquefois j’ai du mal à monter les escaliers !

Bellur Krishnamachar Sundararaja Iyengar rigole un bon coup, se lève et rentre chez lui :  Il a vraiment l’air en pleine forme !

(*) Sri Aurobindo, grand sage et philosophe indien (1872-1950), qui a prédit qu’après le mental, il y aurait le ‘supramental’, dans un corps qui ne mourrait point.

(**) La philosophie du yoga fut exposée pour la première fois dans les Yoga Sutras, collection d’aphorismes écrits voici plus de deux mille ans par le sage indien Patañjali. Ces Sutras sont commentés par B.K.S. Iyengar à la lumière de sa propre expérience sur le sujet.

Bio

BKS Iyengar est né à Belur, un village situé dans l’état de Karnataka en Inde, le dimanche 14 décembre 1918. Dès sa naissance et jusqu’à l’adolescence, il eut de graves problèmes de santé (malaria, typhoïde, peut-être la tuberculose) et se trouve souvent face à la mort. Les résultats scolaires et la vie familiale s’en ressentent, d’autant plus que son père meurt quand il a dix ans. En 1934, il rencontre son Guru, Sri T. Krishnamacharya, qui est également son beau-frère. Celui-ci le met à l’école secondaire de Mysore et lui enseigne ses premières postures de yoga afin d’améliorer son état de santé. C’est à partir de ce moment là qu’Iyengar l’appelle “Guruji” car il a semé la graine du yoga en lui.

Jusqu’en 1936, il suit ses cours et travaille son corps très raide. Un jour il donne son premier cours à un groupe de dames, qui ne souhaitent pas être formées par des hommes d’âge mûr. Malgré son peu d’expérience, il décide de poursuivre sur la voie de l’enseignement et compense ce manque d’expérience par beaucoup de travail personnel. En 1937, une école de Pune écrit à son Guru en le priant de lui envoyer un enseignant de yoga pour une durée de six mois. Iyengar est le seul de ses élèves prêt à accepter cette offre. Ainsi Pune devient sa patrie. On connaît la suite : il rencontre Yehudi Menuhin en 1956, qui devient son meilleur disciple ; celui-ci l’invite en Europe, où très vite, BKS Iyengar devient mondialement connu. Il y a cinq ans, il fit sa dernière conférence/enseignement aux Etats-Unis devant des milliers d’adeptes en extase. Il vit aujourd’hui dans son ashram de Pune.

Association Française de Yoga IYENGAR

L’association française de yoga Iyengar existe depuis 1991. Elle rassemble les élèves et enseignants pratiquant le yoga, selon la méthode de Sri BKS Iyengar

Elèves et professeurs doivent adhérer annuellement pour être membres de l’Association. L’association compte 2 près de adhérents et  plus de 140 enseignants certifiés.

L’AFYI organise chaque année en France deux rencontres, autour d’un enseignant avancé invité :

  • une Convention nationale pour tous les pratiquants de yoga Iyengar, au printemps,
  • une Convention de professeurs certifiés ou en cours de formation, à l’automne.

Elle organise, via un comité technique, les examens de professeurs pour garantir un bon niveau de formation.

Elle veille, via un comité d’éthique, à l’application des règles d’utilisation du nom de licence “Iyengar”.

L’AFYI édite également une revue en quadrichromie Yogasara,.En fin d’année scolaire, elle publie aussi un double feuillet Samyoga qui résume les événements de l’association de l’année écoulée..

® 83 Boulevard Magenta 75010 Paris – Tél. : 01 45 05 05 03

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