UNE INTERVIEW EXCLUSIVE DU DALAÏ LAMA

Sa Sainteté Tenzing Gyatsho, Océan de Sagesse, Tout Parfait, Lotus Vénérable, tousse depuis deux mois et a dû annuler sa tournée en Espagne et au Ladhak, ainsi que la plupart des interviews jusqu’à fin octobre… Toutes, sauf celle-là, car le Dalaï-lama prend très sérieusement la visite du Président français en Chine. En effet, le, leader spirituel et temporel de six millions de Tibétains est de plus en plus isolé. 50 ans de politique de non-violence et de concessions à la Chine, n’ont pas porté leurs fruits car les Chinois le rejettent toujours autant. A 69 ans, souffrant de problèmes de santé, le 14ème Dalaï lama, un homme d’une extrême bonté, pourrait ne jamais revoir de son vivant un Tibet libre. Aujourd’hui, dans son palais de Dharamsala, exilé, bafoué par les Grandes Puissances, pour des raisons purement économiques, il incarne peut-être le dernier symbole d’une des spiritualités les plus humanistes de notre histoire terrestre. Extraits de l’interview :

Q. Comment allez-vous, Votre sainteté ?
R. (Le Dalaï lama) sourit : j’ai eu une infection aux poumons, mais les docteurs me disent que c’est maintenant guéri.

Q. Que pensez-vous de la visite de Jacques Chirac en Chine début octobre ?
R.(long silence)… Je ne veux pas embarrasser le Président Chirac…

Q. Pensez-vous qu’il va parler des droits des Tibétains au gouvernement chinois ?
R. Le Dalaï-lama sourit : « je ne sais pas…Si le Gouvernement français veut faire du commerce, cela ne me pose pas de problèmes… L’économie est capitale (il rigole), mais est-ce plus important que le respect des droits humains par les Chinois ?… Si Chirac va en Chine sans mentionner le droit des Tibétains, c’est injuste (It is wrong) Mais la réalité économique est là (il rigole encore)… puis répète quand même : Ce n’est pas juste. Le bonheur des peuples ne peut reposer que sur le respect des droits humains.

Q.Comment comptez-vous faire pression sur le Président français ?
R ..Il y a, paraît-il, cinq millions de Français qui s’intéressent au bouddhisme tibétain. Le Gouvernement français qui est un gouvernement élu, se doit de respecter l’opinion des Français quant au Tibet.

Q. Connaissez-vous le Président ?
R. Quand Chirac était maire de Paris, nous nous rencontrions souvent, il me donnait des conseils et moi je lui prodiguais les miens (Le Dalaï-lama part d’un fou rire qui lui secoue tout le corps)… Mais depuis qu’il est président, il est devenu distant… (long silence)… Je ne crois pas qu’il nous a oubliés, mais s’il l’a fait, c’est le devoir des médias de lui rappeler le sort des Tibétains

Q.Pourquoi le Tibet est-il si important ?
R.Le Tibet est un problème d’ordre moral, car le sort du Tibet est lié à la paix en Asie. Vous savez que j’ai proposé au parlement européen de Strasbourg un Tibet démilitarisé et dénucléarisé, qui pourrait faire tampon entre les deux géants d’Asie, l’Inde et la Chine qui sont depuis leur indépendance en position de confrontation. Une zone de paix ne veut pas simplement dire une absence d’armes, mais aussi qu’il n’y ait pas la moindre trace de haine et de violence mentale dans ceux qui la peuplent. Car c’est la motivation de la haine qui est plus grave que l’acte lui-même. Vous savez sans doute aussi que les Chinois ont placé sur le plateau du Tibet un grand nombre d’ogives nucléaires, car la couverture nuageuse qui la plupart du temps coiffe le Tibet, rend la photographie satellitaire difficile. Nous savons également qu’ils stockent leurs déchets nucléaires dans des grottes au nord du Tibet, car de nombreux animaux y donnent naissance à des bébés difformes. Enfin, le Tibet possède une énorme importance écologique, car la plupart des grand fleuves d’Asie, tels le Brahmapoutre, le Yang-Tse, le Mekong, l’Indus, ou le Sutlej, naissent au Tibet. Ils ont été pollués par les Chinois et nous voudrions leur rendre leur pureté, car ils sont sacrés pour les Tibétains.

Q.Mais les Chinois n’ont-ils pas assoupli leur mainmise sur le Tibet ?
R.Non, non, Il y a persécution religieuse au Tibet depuis 20 ans et pour moi la liberté religieuse au Tibet est fondamentale, car cette spiritualité (le bouddhisme tibétain) joue aujourd’hui un rôle important dans le monde, y compris tous pour les Français qui s’intéressent au bouddhisme tibétain.

Q.Les Chinois vous traitent toujours de « splitist », séparatiste. Qu’avez-vous à répondre ?
R. La spiritualité n’est pas séparatisme. Vous savez, il y a déjà longtemps que j’ai dit que si le gouvernement chinois nous permettait de rentrer chez nous, nous leur laisserions la gestion des affaires étrangères, de la police, de l’armée et que nous ne garderions que la culture, les affaires religieuses et l’éducation… One ne peut pas faire mieux, ce serait vraiment une autonomie limitée pour le Tibet, mais ils continuent à me rejeter et à considérer l’identité tibétaine comme une menace… (silence). Il répète : il y a persécution là-bas. En plus, les Chinois encouragent la population Han chinoise à s’installer au Tibet et aujourd’hui il y a un Tibétain au Tibet pour trois Chinois. Ils encouragent aussi la prostitution à Lhassa et l’occidentalisation à outrance… (Silence). Il répète encore en martelant les mots : l faut rappeler au gouvernement français les violations des droits de l’homme au Tibet. (Autre silence)…. J’ai entendu dire que le gouvernement français fait pression pour que l’embargo sur les ventes d’armes aux Chinois soit levé. (Il devient très sérieux, presque sévère) Je crois que si la France vend des armes à la Chine, ce serait un peu comme si elle vendait son âme. . La Chine a un karma négatif .Dans la philosophie bouddhiste, vendre des armes qui servent à tuer les autres, c’est comme si on tuait soi-même – et on en doit en payer le karma. (Il sourit à nouveau) Mais j’ai déjà dit tout cela au Précisent Chirac et je suis sûr qu’il n’a pas oublié !

Q. Et si la France passait outre…
R.Si les Français vendent des armes à des pays non démocratiques comme la Chine, C’est très grave. Il répète : Il n’y a pas seulement l’argent, les conséquences en seraient très graves.

Q.Les armes françaises pourraient-elles se tourner contre les Tibétains ?
R. Possible.

Q. Vous venez de parler d’un karma négatif pour le Chine. Pouvez-vous expliquer en quelques mots au Français moyen ce qu’est le karma ?
R. . Toute action commise porte ses conséquences…aujourd’hui et demain, dans cette vie ou dans une autre. Sinon, comment accepter cette terre de douleurs où tant d’innocents semblent souffrir injustement. Ce concept est valable pour un individu aussi bien que pour un groupe ou une nation. Les souffrances que le peuple tibétain, par exemple, subit aujourd’hui aux mains des Chinois sont dues à un mauvais karma, de mauvaises actions commises au cours de vies précédentes. Comprenez bien que différentes personnes peuvent commettre un mauvais karma à différentes époques dans différends endroits et sous des nationalités différentes. Et un jour, parce que c’est leur destinée, elles se retrouvent toutes ensembles, à la même époque, au même endroit, sous la même nationalité, afin de repayer ensemble leur karma.. De la même manière, le karma noir que les Chinois ont commis contre nous en tuant tant des nôtres, devra être expié par eux tôt ou tard, dans cette vie, ou dans une autre, individuellement et collectivement, en Chine ou ailleurs.

Q. La Chine est-elle en train de devenir une grande puissance ?
R. Oui, la Chines est très ambitieuse. C’est une nation très ancienne, qui a eu des hauts et des bas tout au long de son histoire. Depuis 1949, elle connaît une période ascendante, elle est unie, stable en ce moment et a naturellement des aspirations de superpuissance. La Chine commence donc à dominer le monde dans le domaine du sport, de l’économie, militairement même, j’en ai peur. Mais attention, cette ambition s’est faite sur le dos de nombreuses tueries et de destructions. Je ne vous apprendrai pas que depuis le début de l’invasion chinoise en 1951, 1,2 millions de nos compatriotes sont morts, directement ou indirectement, aux mains des Chinois, qu’un quart de million de troupes chinoises occupent aujourd’hui le Tibet ; un Tibétain sur dix est encore en prison ; il y a aujourd’hui au Tibet 7,5 millions de colons chinois pour six millions de Tibétains et dans beaucoup d’endroits, comme la capitale, Lhassa, les Tibétains sont en minorité. (Silence)… Le Totalitarisme n’a plus de futur dans le monde aujourd’hui, mais il a encore lieu au Tibet…

Q. Y a-t-il des négociations secrètes entre vous et les Chinois ?
R. ). One ne peut pas les appeler secrètes. Par trois fois et récemment encore, j’ai envoyé une délégation de hauts lamas en Chine. Mais rien ne se passe, car les Chinois sont passés maîtres dans l’art de dire une chose tout en faisant exactement le contraire. Pourtant nous sommes insignifiants de par notre nombre. Et le fédéralisme des états américains menace-t-il l’unité des Etats-Unis ? Les différents états de l’Union indienne menacent-ils l’intégrité de l’Inde ? Non, pas du tout. Alors comment un état tibétain fédéré à la Chine menacerait-il Beijing ? Je vais même plus loin : d’après la constitution chinoise les différents groupes ethniques qui font partie de la Chine ont droit à une autonomie. Alors pourquoi pas nous ? Les Chinois n’ont aucune idée de l’identité tibétaine, cependant ils ont peur de nous. Pourquoi ? (Silence). Il faut être positif cependant : la Chine change, leur leadership change, le communisme chinois change, les gens changent, la démocratie s’y installe doucement. Récemment j’ai été interviewé par des journalistes chinois de Hong-Kong et j’ai été frappé par leur ouverture d’esprit. Ils me respectent et essayent de comprendre le problème tibétain. Alors il nous reste un petit espoir… (silence)… La survivance de la culture tibétaine est importante pour le monde entier y compris la France. Il répète : La spiritualité tibétaine est essentielle à la survie du monde

Q. Avez-vous des regrets ?
R. Non, pas du tout. J’ai pris des décisions importantes dans ma vie et je m’y suis tenu. Je crois que c’était de bonnes décisions.

Q. Certains Tibétains estiment cependant que votre politique de non-violence a été un échec…
R. Nous avons perdu notre pays il y a 45 ans. C’est à ce moment, que dans l’esprit de compassion du Bouddha, j’ai décidé d’avoir recours à la non-violence pour retrouver notre liberté ; et excepté au début des années 60, où des groupuscules tibétains soutenues par la CIA se sont battus contre les Chinois au Tibet, j’ai tenu ma parole. Nous n’avons peut-être pas retrouvé notre liberté mais cet esprit de non-violence et de compassion nous a apporté des millions d’amis et de supporters de par le monde, y compris en Chine. A la longue, la vérité ne peut que triompher, la violence est toujours un pari perdant.

Q. On sait cependant que les Chinois attendent tranquillement que vous mourriez. Qui est votre successeur ?
R. Je n’en ai pas. J’ai déjà dit que je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour la liberté du Tibet, mais que lorsque je mourrai je veux faire autre chose dans ma prochaine vie. L’institution du Dalaï lama disparaîtra avec moi (encadré). J’ai institué la démocratie dans notre système, vous savez qu’aujourd’hui le gouvernement tibétain en exil a un Premier Ministre qui est élu. C’est cela le futur du Tibet : la démocratie.

Q. Comment l’humanité en général se porte-t-elle aujourd’hui ?
R. Si le monde continue dans la direction qu’il a prise, il court à sa perte. Mais j’aimerais penser qu’il n’est pas trop tard et qu’au 21ème siècle l’humanité est en train d’opérer un redressement qui évitera la catastrophe

Q. Quelle est la donc priorité aujourd’hui ?
R. L’éducation. Il est très très important d’éduquer les enfants aujourd’hui, de leur apprendre qu’il existe d’autres cultures que la leur, d’autres religions. Et pour moi le premier professeur c’est la mère de l’enfant, c’est elle qui inculque à son enfant les valeurs d’amour et de compassion. C’est ensuite au tour de la société de prendre l’enfant dans son giron et de lui prodiguer des valeurs humaines de base, cela du jardin d’enfants au collège, pour qu’à l’âge adulte vous ayez un être humain qui ne soit pas tout pétri de violence et de haine comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Le respect d’autres religions me semble la priorité aujourd’hui – et cela dès le plus jeune âge. Et si vous examinez chaque religion vous constaterez qu’elle enseignent toutes les mêmes valeurs humaines de charité et de compassion et que ce sont les disciples qui ont perverti leur message

Q. Pensez-vous qu’il existe un conflit entre l’Islam et le reste du monde ?
R. (Long silence). Non, je ne crois pas, en tous les cas je ne l’espère pas. Le terrorisme islamique que nous voyons à Beslam ou au Cachemire, ne représente pas l’Islam, qui est une très ancienne religion. Et si les musulmans suivent fidèlement ce que dit le Coran, ils ne peuvent pas devenir des terroristes. J’ai un ami musulman au Ladakh, qui me dit toujours que ceux qui pratiquent le terrorisme vont à l’encontre de l’esprit du Coran.

Q. Que pensez-vous de l’interdiction du port de signes religieux, tel le voile islamique, dans les écoles publiques françaises ?

R. La France, même si elle possède des minorités religieuses, est un pays majoritairement chrétien, qui se doit d’avoir des lois chrétiennes. Si vous prenez des pays comme l’Arabie Saoudite, ou le Pakistan par exemple, qui sont des pays majoritairement musulmans avec des minorités chrétiennes, les Chrétiens là bas se doivent de suivre les lois de la majorité musulmane. Les musulmans en France devraient d’abord se sentir français et ensuite musulmans ; pas vice-versa.

Q..Avez-vous un dernier message pour le Président Chirac ?
R. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai souvent parlé à Jacques Chirac du Tibet et il n’est nul besoin que je répète mon message. Chirac est mon ami, un ami du Tibet et je suis sûr q’il ne nous oubliera pas ! (Silence) Dites lui seulement bonjour de ma part ! (Il rigole, les mains jointes en signe de bonne volonté)…

Propos recueillis à Dharamsala par François Gautier

Encadré : Et la Réincarnation

Lorsque le Dalaï-lama meurt, on attend trois ans avant d’envoyer une équipe de moines spécialisés chercher sa réincarnation au Tibet (et maintenant en Inde et au Népal)…. Car les Tibétains sont persuadés que l’âme ou l’esprit du Dalaï-lama ainsi que des grands lamas, tels le Panchen Lama ou le Karmapa se réincarnent de vie en vie et qu’il est possible de les reconnaître à différents signes : certains, tels le treizième dalaï-lama, laissent avant de mourir quelques indices – souvent sous forme de poème – qui permettent de circonscrire leur réincarnation. Puis, lorsque les enfants sont localisés – il y a souvent plusieurs candidats à la succession – on leur fait passer toute une série de tests : ils doivent en particulier reconnaître des objets familiers leur ayant appartenu dans leur réincarnation précédente.

La dernière réincarnation fut celle du dixième panchen-lama mort en 1991 : vingt jeunes garçons, qui répondaient aux critères furent sélectionnés au Tibet, puis amenés à Dharamsala; et début 95, après quantité de tests et de divinations, le dalaï-lama déclara que l’un d’entre eux, Gedhun Choeki Nyima, était “sans conteste la réincarnation du panchen- lama”. L’enfant fut renvoyé au Tibet pour faire son éducation… où il fut immédiatement arrêté avec toute sa famille et déporté en Chine, où il a disparu de la circulation ! Car les Chinois, qui considèrent – avec raison – que le dalaï-lama reste toujours le principal obstacle à l’assujettissement total du Tibet, avaient eux aussi choisi ‘leur’ panchen-lama : Gyaincain Norbu, qui fut rapidement lui aussi emmené en Chine, mais pour y être endoctriné.

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